Procrastination
La procrastination est une tendance à remettre systématiquement à plus tard des actions ou des tâches, souvent malgré la connaissance des conséquences négatives de ce report. Ce comportement est volontaire, irrationnel et contre-productif, et ne relève pas de la paresse, mais plutôt d’un conflit entre une motivation immédiate (éviter l’inconfort) et des objectifs à long terme.
Procrastination vient du latin pro « en avant » et crastinus « du lendemain » ou procrastinare « remettre au lendemain ».
Pourquoi remet-on tout à demain ?
La procrastination est souvent liée à une évaluation cognitive du cerveau qui privilégie les coûts immédiats d’une tâche plutôt que ses récompenses futures. Elle peut aussi refléter une peur de l’échec, un besoin de perfection, ou une manière de gérer la pression. Selon certaines études, 20 à 30 % des adultes procrastinent chroniquement, et jusqu’à 95 % des étudiants reportent leurs tâches.
Les bienfaits de la procrastination
Contrairement à une image négative, procrastiner parfois peut être bénéfique :
Permet de gagner en créativité en laissant les idées mûrir.
Offre une pause bien méritée dans un rythme de vie effréné.
Peut mener à des solutions inattendues ou à des opportunités (ex. : réservations à prix réduit).
Aide à prioriser ce qui est vraiment important.
La procrastination dans la littérature
Oblomov, d’Ivan Gontcharov

La procrastination est un thème central dans la littérature, souvent incarnée par des personnages emblématiques de l’indolence et de l’incapacité à agir. Oblomov, le héros du roman éponyme d’Ivan Gontcharov, est l’archétype du procrastinateur, dont la vie s’écoule dans une rêverie perpétuelle, entraînant son déclin social et personnel. Ce phénomène, qualifié d’oblomovisme, symbolise l’oubli de l’urgence d’exister.
Oblomov est un roman de l’écrivain russe Ivan Gontcharov, publié en 1859. Il raconte l’histoire d’Ilya Ilitch Oblomov, un noble aristocrate paresseux et apathique, dont la vie se déroule principalement dans sa chambre, en proie à une nostalgie obsessive de son enfance idéalisée à Oblomovka, son domaine natal. Malgré l’amour de sa fiancée Olga Ilinski, qui tente de le sauver de son inaction, Oblomov ne parvient pas à surmonter sa léthargie. Il finit par s’abandonner à une existence de rêve et de repos, devenant le symbole de l’oblomovisme, un terme qui désigne dans la langue russe une attitude d’inertie, de déréliction et de refus de l’engagement, devenu un mythe littéraire universel.
Le roman est une satire acerbe de la noblesse russe du XIXe siècle, en pleine transition sociale avant l’abolition du servage. Il explore des thèmes comme la paresse, la nostalgie, la responsabilité sociale et la confrontation entre rêve et réalité.
À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust

Dans la littérature française, Marcel Proust a exploré la procrastination avec finesse, notamment à travers le narrateur de À la recherche du temps perdu, qui la décrit comme une habitude ancienne, « l’ajournement perpétuel », que M. de Charlus dénigre. Pourtant, Proust lui-même, comme Henri-Frédéric Amiel dans son Journal intime, s’est reconnu en proie à cette tendance, sans pour autant en être empêché d’être un écrivain prolifique.
À la recherche du temps perdu est considéré comme l’une des œuvres littéraires les plus importantes du XXe siècle. Écrit entre 1906 et 1922, il a été publié progressivement de 1913 à 1927, les trois derniers tomes paraissant après la mort de l’auteur :
Du côté de chez Swann (1913)
À l’ombre des jeunes filles en fleurs (1919)
Le Côté de Guermantes (1920–1921)
Sodome et Gomorrhe I et II (1921–1922)
La Prisonnière (1923)
Albertine disparue (1925)
Le Temps retrouvé (1927)
L’œuvre suit le parcours du narrateur, souvent identifié à Proust lui-même, à travers des souvenirs d’enfance, des amours malheureuses, des expériences sociales et une quête de vérité à travers l’art. Le roman explore des thèmes profonds : la mémoire, le temps, l’amour, la jalousie, l’identité, et la création artistique. L’expression « madeleine de Proust » est devenue célèbre après le passage où le goût d’un thé et d’une madeleine réveille des souvenirs enfouis.
L’édition intégrale (Pléiade, Gallimard) contient environ 3 000 pages.
L’œuvre comporte près de 1,3 million de mots et environ 9,6 millions de caractères.
Le dernier tome, Le Temps retrouvé, conclut la quête du narrateur, qui découvre la vocation d’écrivain et la possibilité d’immortaliser le temps à travers l’art.
Proust a conçu son œuvre comme une « cathédrale » ou une « robe », avec une architecture complexe et une narration qui mêle réflexion, rêve, et mémoire involontaire. Il a utilisé sa propre vie, ses souffrances (notamment la mort de sa mère) et ses observations sociales pour créer une œuvre qui dépasse le roman traditionnel.
La Procrastination, de John Perry

L’idée que la procrastination peut être un outil créatif est aussi développée dans des œuvres modernes. John Perry, philosophe américain, a même publié un essai ironique intitulé La procrastination : l’art de remettre au lendemain, où il défend une forme de procrastination structurée, permettant de mieux prioriser les tâches et de libérer la créativité. Cette vision contraste avec la vision négative de la procrastination, souvent perçue comme une peur de l’échec ou une stratégie d’évitement.
John Perry, philosophe américain et professeur émérite à l’université de Stanford, a popularisé une approche inattendue de la procrastination dans son essai La procrastination : l’art de remettre au lendemain. Contrairement à la vision traditionnelle qui la considère comme un défaut, Perry la présente comme une stratégie à exploiter, qu’il appelle la procrastination structurée.
Cette méthode repose sur l’idée que les procrastinateurs ne sont pas inactifs, mais qu’ils déplacent leurs efforts vers des tâches moins urgentes pour éviter celles qui leur causent de l’anxiété. En repriorisant sciemment ses tâches, le procrastinateur peut tout de même être très productif. Par exemple, en mettant une tâche importante en bas de sa liste, il s’oblige à accomplir d’autres tâches, souvent utiles, avant de s’y attaquer.
Perry explique que ce comportement est souvent alimenté par un perfectionnisme qui paralyse l’action. En acceptant de produire un travail « suffisamment bon » plutôt que parfait, on surmonte la paralysie. Il recommande aussi de fragmenter les tâches, d’utiliser des listes de choses à faire (to-do lists) et des outils comme des calendriers électroniques pour rester organisé.
L’essai, rédigé avec humour et philosophie, vise à réconcilier les procrastinateurs avec eux-mêmes, en montrant que cette habitude, bien maîtrisée, peut mener à une productivité remarquable sans sacrifier le bien-être.
Thief of time, de Terry Pratchett

Terry Pratchett a joué avec le concept dans son roman Procrastination (tome 27 des Annales du Disque-monde), où des moines volent du temps pour le redistribuer dans l’histoire, illustrant une vision métaphorique du temps et de l’action. Ce récit montre que la procrastination peut être un mécanisme cosmique, non seulement humain.
L’intrigue tourne autour de la gestion du temps sur le Disque-monde, confiée aux moines de l’Histoire, dont Lou-Tsé (un moine zen au sens de l’humour populaire) et son apprenti Lobsang. Ils utilisent des appareils appelés Procrastinateurs pour redistribuer le temps là où il manque. L’histoire s’emballe lorsque Jérémie Lhorloge, maître horloger d’Ankh-Morpork, reçoit une mystérieuse commande : construire une horloge de verre parfaite, capable de mesurer l’écoulement du temps originel et même de l’arrêter.
Ce projet déclenche une menace : les Contrôleurs de la Réalité, des entités impersonnelles qui détestent l’irrationnel et la vie, cherchent à imposer un univers figé. En parallèle, la Mort prévient sa petite-fille, Suzanne, et les Cinq Cavaliers de l’Apocalypse sont appelés à nouveau — dont Ronnie, le cinquième cavalier qui a quitté le groupe avant la célébrité.
Le roman explore des thèmes philosophiques sur le temps, la réalité, l’humanité et l’humour, tout en mêlant fantastique, satire et personnages inoubliables comme les Igor, les yétis, ou encore Nounou Ogg. Bien que l’intrigue initiale puisse sembler chaotique, elle se structure progressivement pour offrir une fin explosive et pleine d’humour noir.
La procrastination au cinéma
La procrastination, cet art de remettre à plus tard ce qui pourrait être fait immédiatement, est une thématique récurrente et souvent célébrée au cinéma. Elle donne naissance à des personnages attachants, parfois drôles, révoltés ou tragiques, qui reflètent nos propres hésitations face à l’avenir.

The Big Lebowski (1998)
Incarne sans doute l’un des procrastinateurs les plus emblématiques : Jeff « The Dude » Lebowski, un anti-héros paisible, consacrant ses journées au bowling et aux White Russians, dont la vie est bouleversée par une affaire d’identité erronée.

Office Space (1999)
Explore la procrastination comme forme de rébellion contre la culture d’entreprise. Peter Gibbons, las de son travail monotone, décide d’arrêter de faire des efforts, menant à une situation inattendue où il devient plus réussi qu’il ne l’a jamais été.

Frances Ha (2012)
et Inside Llewyn Davis (2013)
Illustrent la procrastination comme crise existentielle ou fatalité artistique. Frances, une jeune danseuse en quête d’identité, papillonne sans s’engager, tandis que Llewyn Davis, musicien talentueux, semble toujours manquer les opportunités.

Alexandre le bienheureux (1968)
Film culte de Yves Robert, est souvent cité comme le film idéal pour la journée de la procrastination. Philippe Noiret y incarne un homme simple, bon vivant et nonchalant, qui, devenu veuf, choisit de se consacrer à sa passion : la paresse.

Superbad (2007),
Greenberg (2010) ou Procrastination (2011)
Explorent aussi ce trait de caractère, souvent avec humour, justesse et humanité.
25 MARS
JOURNÉE MONDIALE DE LA PROCRASTINATION
La Journée mondiale de la procrastination est célébrée chaque année le 25 mars. Cette journée, lancée en 2010 par une jeune maison d’édition, ne vise pas à encourager la paresse, mais à dédramatiser ce comportement et à promouvoir ses bienfaits potentiels pour gérer le stress et améliorer le bien-être.
Célébrez la journée en reportant à demain les tâches ingrates. Mais ne remettez pas à plus tard les moments de joie, d’amour ou de détente. C’est l’occasion de réfléchir à son rapport au temps, sans culpabilité.