La classification typographique
La classification typographique est un système permettant d’organiser les milliers de polices de caractères existantes en familles cohérentes selon leurs formes, leur histoire et leurs empattements. Elle est essentielle pour les graphistes afin de choisir la police adéquate et de créer des hiérarchies visuelles lisibles.
SOMMAIRE
Historique
Le besoin de classifier les caractères est apparu vers 1850, lorsque le nombre de créations typographiques a explosé avec la révolution industrielle. Avant cela, les polices étaient peu nombreuses et nommées de manière disparate (romaine, gothique, elzévir…).
L’objectif principal est de fournir un vocabulaire commun aux professionnels pour décrire les styles, identifier les influences historiques et faciliter le choix des polices en fonction du message à transmettre (sérieux, moderne, luxueux…).
Deux systèmes dominent l’histoire de la typographie française : la classification simplifiée de Thibaudeau et la norme internationale Vox-ATypI.
La classification Thibaudeau
Proposée par Francis Thibaudeau en 1921, c’est la première grande tentative de rationalisation. Elle se base presque exclusivement sur la forme des empattements. Bien que simplifiée, elle reste pédagogique pour comprendre les bases. Elle distingue 4 grandes familles principales :
Les Elzévirs
Caractérisés par des empattements triangulaires et un contraste modéré entre pleins et déliés. Ils correspondent aux familles Humanes, Garaldes et Réales de la classification Vox.
Les Didots
Reconnus à leurs empattements filiformes (très fins) et horizontaux, avec un contraste très fort. Ils annoncent les Didones.
Les Égyptiennes
Possèdent des empattements rectangulaires et épais, souvent de la même graisse que le reste de la lettre. Elles correspondent aux Mécanes.
Les Antiques
Caractères sans empattements (aussi appelés « bâtons »). Ils correspondent aux Linéales.
Thibaudeau ajoute également des catégories pour les écritures manuscrites (Scripts) et les polices décoratives (Fantaisies).
La classification Vox-ATypI
Élaborée par Maximilien Vox en 1954 lors des rencontres de Lure, puis adoptée et complétée par l’ATypI (Association Typographique Internationale) en 1962, c’est la référence mondiale actuelle.
Contrairement à Thibaudeau, Vox ne se base pas uniquement sur la forme, mais croise trois critères :
• L’époque de création (histoire).
• La forme des lettres (empattements, axe, contraste).
• La connotation psychologique.
Vox organise les polices en 10 familles (plus une pour les non-latins), souvent regroupées en trois grandes trilogies : les classiques, les modernes et les calligraphiques.
Voici les caractéristiques distinctives de chacune des dix familles, classées chronologiquement :
Les Humanes (XVe siècle)
Inspirées de l’écriture humaniste manuscrite de la Renaissance. Elles possèdent des empattements triangulaires, un faible contraste et une inclinaison de l’axe des lettres rondes.
CONNOTATION
Tradition, érudition, chaleur humaine.
EXEMPLES
Centaur, Jenson, Adobe Jenson.
Les Garaldes (XVIe siècle)
Nom issu de la contraction de Garamond et Alde. Les Garaldes sont plus fines et élégantes que les Humanes, avec un axe incliné et une traverse du « e » oblique.
CONNOTATION
Raffinement, prestige, culture classique.
EXEMPLES
Garamond, Bembo, Palatino, Sabon.
Les Réales (XVIIe-XVIIIe siècle)
Caractères de transition vers la modernité. L’axe devient vertical, le contraste s’accentue et les empattements s’affinent tout en restant triangulaires.
CONNOTATION
Autorité, classicisme moderne, sérieux institutionnel.
EXEMPLES
Baskerville, Times New Roman, Caslon, Georgia.
Les Didones (fin XVIIIe-XIXe siècle)
Nées de la révolution industrielle et du rationalisme. Contraste extrême entre pleins très épais et déliés très fins, empattements filiformes horizontaux sans arrondi.
CONNOTATION
Luxe, mode, élégance froide, sophistication.
EXEMPLES
Didot, Bodoni, Walbaum, Didonia.
Les Mécanes (XIXe siècle)
Appelées aussi « Égyptiennes ». Empattements rectangulaires très épais, peu ou pas de contraste, aspect robuste et massif.
CONNOTATION
Solidité, industrie, impact publicitaire, style rétro.
EXEMPLES
Rockwell, Clarendon, Courier, Memphis.
Les Linéales (XIXe-XXe siècle)
Caractères « bâtons » sans empattements. Elles se divisent souvent en sous-catégories (géométriques, humanistes, grotesques).
CONNOTATION
Modernité, neutralité, efficacité, technologie.
EXEMPLES
Helvetica, Arial, Futura, Univers, Gill Sans.
Les Incises (inspirées de l’Antiquité)
Inspirées de la gravure lapidaire romaine (pierre taillée). Empattements courts et triangulaires, souvent avec un léger évasement du trait.
CONNOTATION
Monumentalité, institution, gravité, cinéma.
EXEMPLES
Trajan, Albertus, Optima (cas hybride).
Les Scriptes (écriture rapide)
Imitent l’écriture cursive à main levée, avec des liaisons entre les lettres et des pleins/déliés marqués.
CONNOTATION
Élégance romantique, créativité, luxe artisanal.
EXEMPLES
Zapfino, Mistral, Shelley, Snell Roundhand.
Les Manuaires (écriture lente)
Imitent l’écriture manuelle appliquée, non cursive, souvent à l’aide d’outils comme le pinceau ou le feutre.
CONNOTATION
Convivialité, naturel, enfance, informalité.
EXEMPLES
Comic Sans, Banco, Chalkboard, Mistral (selon contexte).
Les Fractures (Moyen-âge)
Style gothique médiéval, caractères brisés et anguleux, très denses.
CONNOTATION
Tradition forte, autorité religieuse ou historique, style « vieux journal ».
EXEMPLES
Fraktur, Textura, Old English.
Bonnes pratiques d’utilisation
Le choix d’une police ne doit pas être arbitraire. Il doit servir la lisibilité et le message.
Règle des 3 polices
Ne jamais dépasser trois polices différentes dans un même document pour éviter le chaos visuel. Une combinaison classique associe une police expressive pour les titres (ex: Didone) et une police neutre pour le corps de texte (ex: Linéale ou Garalde).
Support de lecture
Privilégiez les polices avec empattements (Serif) pour l’impression longue (livres) car ils guident l’œil, et les polices sans empattements (Sans-serif/Linéales) pour les écrans numériques afin d’assurer une netteté optimale.
Hiérarchie
Utilisez la graisse (gras/fin) et la taille plutôt que le changement de famille pour créer la hiérarchie interne d’un texte.
Contexte
Évitez les polices à forte connotation (comme les Fractures ou les Manuaires type Comic Sans) dans des contextes professionnels neutres, sauf effet stylistique recherché et maîtrisé.